Attention, cette nouvelle est écrite de manière à être vague, lointaine et flou au départ et, en reprenant les même termes et idées, devient de plus en plus clair dans son propos. Le procédé est volontairement lié au propos et la compréhension final total du texte.
L’éclat
Ce fut le premier choc, le premier éclat métaphysique qui créait en moi une certaine vie, une certaine couleur – aussi rouge était-elle. L’intensité aqueuse qui ravivait cette poussière de muscle en moi, aussi faible fut-elle, était la source même de mon émerveillement. Ma tête s’approcha de ma tête, ma main s’approcha de ma main. Tout mon être allait se rencontrer. Ce visage, devant moi, je l’avais vu autrefois. Mon regard croisa le mien, ma bouche aurait bien voulu goûter à ses lèvres, posé là, devant moi, ces lèvres qui goûtaient mon âme. Cette âme qui s’élevait à hauteur des cimes de mon esprit. Ce fut le premier choc, la première intensité que mon corps rencontra. Ma main s’éleva, quittant la douceur et la chaleur de mes côtés, elle frôla l’air et monta délicatement, comme tirée par les ficelles de mon regard. Son élan était gracieux, presque artistique. Elle s’envola, s’élança de sa lenteur, guidée par mes yeux, vers elle-même. Mes doigts frissonnaient de ce désir de rencontre, de cette immersion totale de sa propre conscience – de sa propre vision. L’air voyageait entre chacune de mes extrémités. Lentement mon bras se contracta, à peine, juste assez pour soulever d’un centime encore la masse de chair qu’il tenait en son bout, juste assez pour que mes doigts sentent l’ultime froideur qui les séparaient de l’absolue beauté, juste assez pour entrer en contact physique avec eux-mêmes, sur cette surface reluisante.
Ce fut le premier éclat, celui qui me ralluma, qui me fit comprendre l’instant présent. Ce moment présent défilait à une vitesse follement lente, presque ahurissante. Une lenteur si palpable que ma tête s’écrasait elle-même. Une lenteur telle que j’eus l’impression que mon cœur s’était tu, s’était refermé sur lui-même, s’était rabattu à sa propre mort. Le moment présent se forçait à ne jamais être passé, s’essayait à être futur. Il forçait contre mon esprit une telle pression que l’amer sensation de déjà vu refaisait surface chaque fois que le présent se renouvelait. Une telle charge écrasait mon âme, la charge du temps qui ne veut s’effacer. Ce ne sont pas mes yeux qui en prirent consciences les premiers, ni mon cœur, c’était ma tête. La pression avait forcé mes yeux à se fermer, mon cœur à s’arrêter. Ma tête ordonnait à tout mon organisme de prendre pose, de prendre part à la mort dont elle-même n’avait aucun contrôle – aucune conscience. Cette douleur fut celle d’un instant, d’un présent qui ne voulait s’éteindre. Je rageait en moi-même, je criais, je hurlais, mon esprit en pleurait, se dévastait, tentait de s’extirper, je ne voulais en aucun cas revivre, rouvrir les yeux, rebattre mon sang. Je ne pouvais tout simplement pas abandonner la noirceur qui m’avait accueilli en m’engouffrant ainsi, facilement, dans la résurrection de mes idées – elles n’avaient plus le droit d’exister. Ma main avait réagi, elle voulait savoir, mes doigts voulaient goûter. Au contraire de ma tête, mes mains avait toujours été libres d’agir; s’engouffrant, dévorant, rapiéçant chacune des idées que ma tête réprimaient. Qui peut s’en vouloir d’aimer sa nature sans les contraintes des idées qui ne sont jamais les nôtres de toute façon ? Mes jointures avaient craqué, elles n’avaient pu succomber à cette attente, cet espoir qui subissait la folie du temps. Mes doigts, lourdement, sans jamais réellement bouger, avaient percé. Ils avaient pénétré l’espace, chevauchant le temps même et avaient percuté leurs propres chairs glacées, inexistantes, qui n’étaient qu’à peine le reflet d’elles-même. Ils avaient bougé d’instinct comme l’énergie quitte la terre pour rejoindre le ciel par un soir d’extrême tempête, de submersion divine. Ils s’étaient fracassés à eux même dans toutes leurs tergiversations d’une façon irréfléchie, comme la chute qui entraîne l’eau sur son dos et qui s’abat contre le sol marin. C’est à ce moment que le temps se rattrapa. C’est à ce moment que toutes les idées que j’avais chassées de mon esprit s’y réfugièrent. C’est à ce moment que le déluge prit feu, que l’orage me gagna. Ce fut la première fois que je vécu enfin, que je pris conscience même que c’était seulement à ce moment que je pris vie. Ma main se toucha elle-même, mes yeux se regardèrent.
Ce fut ma première naissance, ma première connaissance de moi-même; la prise de conscience de mon existence. J’eus peur, maintenant je pouvais mourir. Le temps venait de défiler à une vitesse atrocement rapide, si rapide que ma tête se perdit, à une vitesse si affolante que mes yeux se retournèrent contre eux même, à une si affreuse célérité que tout mon corps fut saisi d’une intense lourdeur, état dans lequel le temps s’était réfugié voilà maintenant une infinité. Il y a de cela si longtemps, je voulais ma mort alors que je n’étais même pas conscient que je n’avais pas encore vécu, que ma mort était impossible – n’aurait servi à rien, ne pouvait exister. J’avais eu la tête sous l’eau tout ce temps, je n’avais même jamais pu respirer. Maintenant que je la sortais de cette eau rougeâtre, mon souffle avait été long, pénible, douloureux, interminable; le temps s’en était figé, incapable de bouger. Mon bras s’était tendu, majestueux, grandissant… Il s’aurait voulu ainsi depuis tant, mais n’aura été au final que suppliant, s’écrasant contre le poids de mon esprit que j’alourdissais du vide que je créais entre moi et moi-même. Je m’accomplissais dans ma faiblesse, dans mon inexistence. Mon bonheur semblait, alors qu’il n’avait lui-même jamais commencé à être, en aucun cas je ne l’aurais accepté.
Mon bras s’avança, tenant au bout de lui-même une main qui s’ouvrait, et s’ouvrait, et s’ouvrait… Ma main s’ouvrait comme l’aurait fait une fleur recherchant chacun des rayons. Mon bras s’avança avec comme pointe, une main qui se referma sur la froideur blanche et reluisante qui m’entourait. Mes muscles tentèrent une dernière contraction, mon esprit tenta de soulever mon corps mais s’était atrophié du manque d’idée, jamais mon esprit ne pourrait soulever quoi que ce soit. Les idées… ces êtres externes, que nous ne manipulons pas. Ces êtres dont nous avons la prétention de croire créer, alors qu’eux même nous manipulent à leurs désirs. Voilà que j’ai des ires de vie… L’éclat lui-même ne dura pas bien longtemps, juste le temps de disparaître. Nous prétendons être… Nous sommes bien prétentieux de s’attribuer nos créations. Nos créations? Nous qui ne sommes que hasard, une formation d’influx, un hasard de matière. Mon esprit était mouillé, se noyait, se déformait dans l’eau sale qui m’entourait.
Ma tête avait voulu respirer une dernière fois, une première fois. Mon bras s’était élancé, avait attrapé la surface lisse et miroitante de la baignoire qui me faisait barrière. Chacun des muscles de mon corps se tendit et dans un effort que mon esprit mouillé et noyé n’aurait pu accomplir, me releva. Ma tête resurgit de l’eau. Ma bouche s’extirpa de mon être et mes yeux rencontrèrent mes yeux. L’air s’insurgea contre le doux velours de mes poumons, les faisant intensément souffrir, mais leur offrant cette libération que l’âme recherche si souvent. La pression était si intense que ma tête s’écrasait elle-même, mon cœur s’était tu, rabattu à sa propre mort. La rougeur qui m’entourait me donna le tournis, mes yeux se retournèrent contre eux. Ce fut ma main qui s’était avancée en premier, ce fut le premier choc, touchant l’eau rougeâtre du bout de ses doigts, effleurant le reflet qui se disait le mien. Ce fut le premier éclat. L’écho se répandit en moi comme une bourrasque, un déluge divin. Je me regardais réellement pour la première fois dans cette eau que mon sang avait rougie. C’était mon bras qui avait le blâme de ma mort, se vidant à l’intersection, là où il ne devenait pas totalement une main. Cette main qui s’engouffrait, dévorait, rapiéçait chacune des idées que ma tête réprimaient. J’avais perdu tout espoir envers l’homme, cet être prétentieux, cet homme d’élite qui s’appropriait à tort les idées, se croyant divin… Moi qui… ne pouvait en avoir aucune… Ce fut ma première naissance, mes yeux se rencontrèrent, ma bouche aurait voulu goûter ces lèvres qui dévoraient mon âme. Je vis enfin, et j’eus peur car enfin je sus que je pouvais mourir, et que c’était le cas. C’est ce qui se passait en ce présent même. Je vis mon reflet, ce fut le premier éclat; j’étais beau.
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